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La ferme de Jeffrey Salter.

Publié le par Renaud C.

CHAPITRE 2

 

La ferme de Jeffrey Salter.

Jeffrey savourant son sandwich, j'ai tout le temps de repenser au déroulement de cette journée qui au final, n'a plus grand chose à voir avec l'urbex. A vrai dire cela ne me gêne guerre... car j'ai bien conscience de vivre un moment hors du commun. Mais plus je réfléchis, plus je vois apparaitre des zones d'ombres. Tant pis, je prends le risque de déranger Jeffrey alors qu'il est en train d’engloutir son sandwich à une vitesse incroyable.

_Jeffrey? comment se fait il que vous ayez attendu aussi longtemps pour venir retrouver votre ami ?
Il maugrée, râle la bouche pleine et avalant sa bouchée :
_Je suis malade, mes jours sont comptés mon ami. je ne pouvais pas partir sans lui dire au revoir. 

Mince, voilà donc l'objet de sa visite. Comment ne pas y être sensible ? Parcourir la moitié de la planète pour venir saluer une dernière fois son ami. L'espace de quelques secondes je ne me sens plus à ma place... comme empreint à un voyeurisme malsain. Si ma curiosité ne me poussait pas à rester afin de rencontrer François, je ne serais déjà plus là. Rencontrer François mais pas que. J'ai besoin d'entendre, de comprendre, de connaitre, d'écouter leurs péripéties...

Depuis notre arrivée dans le bar, j'ai remarqué que Jeffrey n'avait pas montré la moindre émotion concernant cet endroit. Je m'attendais à une réaction aussi discrète soit elle...mais rien. Encore un mystère qui ne sera peut être pas élucidé car même si Jeffrey se montre plutôt bavard, je ne peux débarquer dans la vie de cet homme et exiger qu'il m'en raconte les moindres détails... Bref, il est aux alentours de midi, quelques clients pénètrent dans le bar commentant la partie de boules qui vient de s'achever. Aux railleries, Il n'est pas bien compliqué de savoir qui s'est imposé. Les perdant payent leurs tournées essayant de se trouver les excuses les plus improbables, terrain impraticable, points volés, rien y fait, les gagnants fulminent leurs adversaires.

La ferme de Jeffrey Salter.

Le calme n’est plus. En une poignée de minute le bar s’est rempli de sa clientèle d’habitué. La cacophonie est générale. De son coté Jeffrey semble être intrigué, il regarde au dehors et avant même que je puisse lui demander quoi que ce soit, il s’écrit :
_Il est là !
Effectivement la silhouette d’un vieux monsieur apparait à l’angle de la rue. François Peretti est là, sorti de nul part, peinant à se déplacer. A plusieurs reprise mon imaginaire s’était chargé de retranscrire son arrivé. Discrète et intimiste, des retrouvailles basées sur l’émotion et la nostalgie. Mais c’était sans compter sur le caractère bien trempé de François qui pour mon plus grand plaisir va m’offrir la plus théâtrale des arrivées. Il hôte son chapeau et en passant une main dans ses cheveux pour se recoiffer il s’écrit en apercevant Jeffrey :

_Des années que j’ai pas vu ta tronche et tu débarques là comme ça ! Ah par contre je vois que t’as pas perdu tes habitudes hein, toujours à l’heure pour l’apéro.

François me plait déjà. Personnage haut en couleur, la tchache facile, le verbe affuté, amateur de joute verbale, il a réponse à tout. Tiré à quatre épingles, François ne lésine pas sur les moyens. Costume de marque italienne, chaussure neuve de bonne facture, il aime paraître. Je constate rapidement quelques signes qui ne trompent pas … Une grosse chevalière en or à la main droite, une gourmette du même métal à la main gauche. Un vrai « m’as tu vue ». Mais ce qui m’interpelle surtout et qui en dit long sur le personnage, c’est le tatouage que je distingue entre son pouce et son index. Trois points qui de toutes évidence ont été fait à la hâte et sans la moindre application car à vrai dire, seul le sens requiert une véritable importance. Mort aux vaches et le signe de tout refus d’autorité, de non allégeance à l’uniforme ... Plus tard j’en apercevrais d’autre sur ses avant bras. Une ancre de bateau, des initiales et pour finir et pas des moindre, un mur sur le quel on peut voir une fenêtre à gros barreaux avec une épitaphe : plus jamais. Sans trop me tromper je pense pouvoir affirmer que François Peretti n’était ni comptable ni banquier.

_Moi aussi je suis content de te voir. Allez, paye ta tournée répond Jeffrey en venant à la rencontre de son ami. Une poignée de main virile, une tape dans le dos et un long sourire scellèrent leurs retrouvailles. Leur joie fait plaisir à voir.
_Comment vas tu mon ami ? Enchaine Jeffrey.
_Ça va pas pire, ça va pas pire,
répond François et s’apercevant de ma présence il interroge Jeffrey du regard pour savoir qui je suis.
_C'est un photographe, je n’ai pas bien compris ce qu’il faisait exactement. Je l’ai rencontré à la ferme.
_Oh t’es devenu célèbre ? T’es venu avec ton photographe dit il en rigolant. Et sans même attendre ni se soucier de la réaction de Jeffrey il interpella le barman.
_Oh Ange ? C’est moi qui vient me servir ou quoi ? Putain ses minots !

C’est bien ce qu’il m’avait semblé, François est un homme à fleur de peau. Il à beau être petit et pas très épais, on sent de suite que c’est quelqu’un qu’il ne faut pas embêter. Le barman apporte deux pastis suivi d’un ramequin rempli de cacahuète.

_Bon alors, dis moi un peu Jeffrey, comment se fait il que tu débarques comme ça sans prévenir ?

La ferme de Jeffrey Salter.

Sentant que les deux compères ont pas mal de chose à se dire, je m’éloigne discrètement et m’installe au bar ou les boulistes continuent de s’étriper. Bien évidemment je garde un œil sur ce qui se passe au fond du bar. Jeffrey et François parlent à voix basse et le ton n’est visiblement plus à la plaisanterie. J’entends des mots comme juge, tribunal, prison et j’en déduis qu’il est question de François. Une heure passe. De temps en temps François appelle Ange le barman qui s'empresse d'amener deux Pastis à leur table. Deux Pastis qui ont surtout l'apparence de deux yaourts ou même les glaçons ont du mal à flotter.

_Oh minot ! Et toi tu bois pas ? Me lance François.
Il est absolument hors de question que je réponde par la négative, sans quoi je vais entendre chanter Manon jusqu’à noël.
_La même chose, merci.
_Ah voilà ! Au moins lui il s'y connait en apéro. Pas comme toi hein. Jeffrey ne relève pas, visiblement blasé par les moqueries de son ami. De mon côté, je n'ose pas imaginer ce que j'aurais entendu si j'avais répondu un Coca.

Et puis arrive le moment que je redoutais. De là ou je me trouve, je suis incapable d'entendre correctement ce que se disent les deux amis. Entre l'accent de Jeffrey et le brouhaha général, leur conversation est inaudible. Ce qui me met la puce à l'oreille c'est la réaction de François. Il reste une longue minute sans réaction, se contentant de regarder autour de lui. L'espace d'une demie seconde son regard croise le mien. Ses yeux sont remplis de rage, de désarroi et d'incompréhension. Et ce qui devait arriver arriva : il tape la main à plat sur la table faisant voler les cacahuètes.
_Et ces toubibs à la con !! Ils servent à quoi ??
 Le calme revient subitement dans le bar, quelques commentaires à voix basses à demi couvert par la radio qui crache un morceau festif contrastant avec l'ambiance du moment. L'incompréhension est générale. François est sorti sur la terrasse et continue de s'en prendre au monde entier.
_Il fallait bien que je lui dise. Me dit Jeffrey totalement désolé.

A son retour et avant même qu’il se soit réinstallé  à table, François, en un clin d’œil et un geste de la main recommande une tournée. Tous les regards sont braqués vers lui et Jeffrey. L’assistance attend un éventuel rebondissement qui n’aura pas lieu. Buvant la moitié de son pastis d’un trait :
_Et bois ah, dit il à Jeffrey, en ajoutant, c'est bon pour ce que tu as.

Petit à petit le volume ambiant reprend sa place, Jeffrey et François termine leurs verres sans prononcer le moindre mot. La radio s'est tue, totalement englouti par la cacophonie reprenant de plus belle. Jetant un œil dans ma direction, François me fait signe de les rejoindre à leur table.
_Alors dis moi un peu, s'est quoi ton truc de photo là ?
A vrai dire je pense qu'il se fou royalement de mon activité de photographe mais qu'il a surtout besoin de chasser de son esprit la mauvaise nouvelle qu'il vient d’apprendre. J'explique donc pour la deuxième fois de la journée quelle est ma démarche, en prenant soin d'y ajouter la partie liée à l'écriture...
_Tu t’intéresses au passé, ça tombe bien... nous sommes le passé, me dit il.
_Et tu écris quoi ? Tu vas écrire un truc sur nous ? Et faisant les questions et les réponses,
_Parc'que si tu veux nous on peut t'en raconter des choses hein. C'est visiblement mon jour de chance. Le Pastis aidant, François s’apprête à me détailler tout ce qui pouvait bien manquer à mon histoire, à "leur" histoire. François commence par me raconter ce que je sais déjà. Je préfère ne pas l'interrompre de peur de tarir son inspiration

La ferme de Jeffrey Salter.

Il m'explique lui aussi leurs trafics de Calva au caramel. Jusqu’à ce que Jeffrey lui coupe subitement la parole.
_Raconte lui la nuit ou nous nous sommes fait contrôler la Jeep pleine de bouteille.
_Ah oui, je l'avais oublié celle là. Quelle rigolade !!!

Nous partions un soir rencontrer un gars sur Marseille. Je ne sais plus de quelle compagnie il était mais il avait besoin d'une grosse commande. Il était en garnison du côté de St Mauront je crois. Sur la nationale on est tombé sur un contrôle de gendarme. Il faut savoir qu'à ce moment là, Marseille était une ville à fleur de peau. Les contrôles étaient régulier et pour cause. Marseille sortait d'une longue période de privation. Tout le monde manquait de tout. Et les "amerloques" se sont pointés, avec leurs cigarettes, leurs chocolats, leurs armes, leurs rangers,  leurs préservatifs bref, tout pour faire envie. Mais tout n'a pas été aussi simple que ce que les Marseillais l'auraient souhaité.
Les civils voulaient faire des affaires avec les ricains et cela a donné lieu à un joyeux bordel, comme tu ne peux même pas imaginer... tout ce qui a pu être vendu ou échangé l'a été. Tout le monde voulait faire son beurre.

_Oui mais n'oublies pas de lui parler du "milieu" ! Parc'que "les amerloques" comme tu dis si bien, eh ben ils n'ont pas foutu le bordel tout seul hein. Lança Jeffrey légèrement irrité.
Plus je les observe, plus je les écoute, plus je trouve leur amitié explosive. Ils ne sont pas souvent d'accord et François passe son temps à chambrer Jeffrey... Une amitié qui ne saute pas aux yeux mais qui est pourtant bien réelle.
_Peuchère, il est vexé, mais il n'a pas tout à fait tort. Le milieu Marseillais géré à l'époque par les frères Guérini n'avait pas l'intention de laisser échapper le bénéfice de tout ce trafic. Ils postaient leurs gars un peu partout, devant les casernes, dans les bars... et puis de toute façon tout le monde travaillait pour eux... rien ne leur échappait.
Forcément il y a eu pas mal de ménage de fait. Tous ces mecs étaient déjà en activité avant la guerre et quand les boches ont débarqué, ils n'ont pas eux trente millions de solutions, soit ils devenaient collabo, soit ils devenaient résistants. Les frères Guérini ont choisi la seconde. La partie qui avait collaboré s'est retrouvé du jour au lendemain du côté des perdants et est partie sans demander son reste, ce qui a bien arrangé les Guérini. Mais certains ont quand même tenté leur chance.
On en a retrouvé un bon paquet ... tous mort de mort naturelle
, suicidé de trois balles dans la tete, noyés sous leurs douches bref, ils ont été accompagné jusqu'au bout...
_Et vous François, vous étiez de quel côté ? Sans même réaliser que je suis en train de l'associer au "milieu" Marseillais.
_Du bon côté minot, du bon côté. Dit il fièrement.

La ferme de Jeffrey Salter.

N'ayant visiblement pas l'intention de s’éterniser sur le sujet, il reprit le récit de son histoire de contrôle de gendarme.
_Bref, nous roulions en pleine nuit et bing, contrôle. A mon avis ils ont été renseigné parc ‘qu’avec une voiture de l'armée normalement t'es tranquille. Un des deux condés, qui franchement entre nous hein.....                                                                                              Les tournées de pastis s'enchainant, François commence à etre franchement entamé et part dans tous les sens. Si bien qu'il en devient parfois incohérent dans ses explications. Jeffrey quant a lui a plutôt l'alcool "sobre" et ne vacille absolument pas...

_Franchement je sais pas comment ils les choisissent à la maison poulaga mais celui-là il avait une tronche ... je te dis pas, une vraie tête de pain sucé ! Enfin, quand il soulève la bâche et qu'il tombe sur les bouteilles, forcément il fait semblant de pas comprendre.
_"C'est quoi ces bouteilles ?
_C'est pour fêter le débarquement, lui répond Jeffrey
.
_C'est ça, prenez moi pour un couillon ! Et il y a quoi dedans ?
_De la javel".

A ce moment-là, je peux parfaitement imaginer la scène. Les deux complices bien décidés a se foutre de la gueule de ce gentil gendarme. Ils sont là, à me raconter leurs trucs avec un sourire radieux. A chaque réplique, ils pouffent de rire visiblement en joie de se remémorer ce souvenir. François a carrément du mal à poursuivre tellement il rit. Essayant d’imiter l'accent de Jeffrey "du la jaaaavwel" répète-t-il tentant de reprendre son souffle. Leur joie fait plaisir à voir. Quelques gorgées de pastis et François reprend.

_Le poulet chope une bouteille et pose son nez sur le goulot. Je te jure, son visage s'est ensoleillé. On aurait pu lui raconter n'importe quoi il ne nous écoutait plus. Il s'est envoyé quatre gorgées d'affilé comme un mort de soif. Là, sans réfléchir il appelle son collègue qui parait encore moins frais que lui. Il saisit la bouteille et bing, quatre ou cinq gorgées ! Avec Jeffrey on n’en revient pas, les mecs boivent ça comme du petit lait. Et là, comme par hasard il n'est plus question de fraude ou de marcher noir. Leur souci est plus lié au contenu de la bouteille.

_"Écoute Francis, ça fait des années qu'on travaille ensemble et je peux te dire que tu n'y comprends absolument rien en alcool. Moi je te dis que c'est de la vanille et pas du caramel. Ah ça pour boire t'est toujours là..... mais pour le reste hein...
_Moi j'y comprends rien ? Ben c'est juste que je suis pas un sac à vin comme toi.... c'est tout".

François fini par m'expliquer que les deux gendarmes ont terminé complétement saoul. Buvant à tour de rôle, ils n'ont pas laissé grand-chose dans la bouteille.
_Le plus beau, me dit François, C'est qu’après ils sont devenues des clients réguliers. Une caisse tous les quinze jours, ajoute-t-il.
_On les a laissé sur le bord de la route et je suis sûr qu'ils ne  se sont absolument pas aperçu que nous étions parti, me fait remarquer Jeffrey avec un grand sourire.

Les heures passent, les deux amis me racontent leurs frasques Marseillaises. Un parfum Pagnolesque s'en échappe. Sous l'effet de l'alcool, ils me racontent les trafics et les arnaques qu'ils sont fière d'avoir élaboré. François est un Marseillais de souche, il exagère, il surjoue, force son accent et parle avec les mains. Jeffrey beaucoup plus posé et discret, le rappel à l'ordre régulièrement en lui faisant remarquer :
_Tu n'es pas obligé de raconter ça François.
_Eh ouais ça va oh
, on a tué personne, lui répond François.

Ils n'ont certes tué personne mais je me dois de ne pas tout raconter. Jeffrey et François ne se contentaient pas seulement de revendre un peu d'alcool. La moindre opportunité était exploitée.  

_Bon allez on va manger, dit soudain François. Maman a fait la daube.
Et accompagnant sa phrase d'un petit clin d'oeil dans ma direction, il quitte le bar faisant signe de le suivre.

_Allé zou.   

Fin de la deuxième partie.                       

La ferme de Jeffrey Salter.
La ferme de Jeffrey Salter.

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Canadas Serge 16/04/2017 10:39

Voila un moment que je lis et relis des écrits. Ta plume est de plus en plus belle et cela devient un vrai plaisir de te lire. Continue de grandir a travers tes passions, elles sont nobles et belles et ....... je t'aime par dessus tout.

B. O. 17/12/2016 20:31

Un vrai détective.

Bayle Robert 01/11/2016 08:27

Sympa ton histoire Renaud et très bien écrite. L'anecdote sur les trois points m'a fait penser à un de mes amis ...

Rach 31/10/2016 13:56

Je suis Fan!!!
J'adore les détails de la vie autour des personnages principaux... tellement plongée dans la lecture que je n'ai supporté aucune intrusion :)
Big up Renaud, et vivement la suite.. de cette histoire .. Ou d'une autre !!

Mica 31/10/2016 06:46

Hello Renaud, super "urbex dossier", photos au top et narration extra.J'ai toujours la bouche grande ouverte à chaque fois que je te lis.Ne t'inquiète pas tu es bien "dans le thème" comme dirait Christina et tu as en plus de l"histoire du lieu greffé une histoire humaine.J'adore.Je suis sur le cul, il fallait arriver à être là le jour où Jeffrey voulait revoir François...ça alors...Prépare nous encore d'autres histoires aussi passionnantes,je suis tout ça de près.Fan de chichoune! Mica ex de la tv