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La ferme de Jeffrey salter

Publié le par Renaud

CHAPITRE DERNIER
 

La ferme de Jeffrey salter

Première partie

Une fois arrivé devant la maison de François, les effluves de la daube émanant de la cuisine de madame Peretti me renvois  vers des souvenirs d'enfances que je croyais oubliés à jamais. Je me revois à l'age de 16 ans, montant les escaliers du sombre bâtiment dans le quel j'ai grandi. A chaque étage son odeur et ses bribes de conversations, à chaque étage son pays et sa cuisine.
Mon pays à moi c'était Marseille, la présidente ma mère et son Elysée la cuisine de notre F5.

_T'as fait la Daube ? lui demandai je à peine avoir passé le seuil de la porte, en ajoutant, je l'ai senti depuis le troisième étage.
_Oui mon fils, fière de préciser qu'elle l'avait faite mijoter toute la nuit à feu doux.

Inutile de préciser que ses talents culinaires dépassaient largement la moyenne d'une simple maitresse de maison, et que sa réputation allait bien au-delà des frontières de notre quartier. Elle avait d'ailleurs réalisé son rêve en ouvrant son propre restaurant. La vitrine affichait régulièrement des plats aux potentiels prometteurs tel que Daube provençale, Tiramisu, Gnocchi, Aioli. Un  véritable poème.

_Oh my god, que ça sent bon, s'exclame Jeffrey en entrant.
_Eh ma fois, c'est sur que ça sent un peu meilleur que vos  trucs d'Hamburger au ketchup hein.
_Pffffff... et blablabla et blablabla, oui on sait que les Français sont champion du monde en tout... surtout champion du monde en grande gueule,
balance Jeffrey. 

La table est mise, le pain coupé. Nous n'avons plus qu'à nous installer dans cette grande salle à mangée ou se côtoie le nouveau et l'ancien. Un écran plat dernier cri fixé au mur, trône au dessus d'un buffet en merisier d'un autre temps sur le quel rien ne manque, le napperon blanc fait au crochet, des photos figées dans des cadres de mauvaises factures immortalisant les vacances en famille.
Le repas se fait dans le calme, pour ne pas dire dans le silence. Le bruit des couverts et de nos mâchoires en fond sonore. De temps à autres Jeffrey laisse échapper un râle de plaisir, un commentaire inaudible que lui seul comprend. Le pastis a cédé sa place au vin rouge. Il coule dans les verres avec ce "glou glou" bien caractéristique que fait la bulle d'air entrant dans la bouteille.
Nous partageons un café, parlons de tout et de rien. François me donne son avis sur le monde actuel, la politique, Marseille. Il a sa façon de voir les choses, bien tranchée, radicale. Les gens sont fou, nos jeunes ont perdue le gout et la valeur des choses. Ceux qui nous gouvernent ne savent pas, d'après lui, redonner un sens à leurs vies.
_Ils ont perdu le nord tous ces minots... et il n'y a personne pour leurs montrer comment se servir d'une boussole. Et c'est pas prêt de changer vu que la priorité de nos chers politiciens et plus porté sur leurs CV que sur le sort de nos jeunes.
Ah dans les discours tout est parfait, tout est planifié et prévue pour que personne ne reste sur le bord de la route, mais dans les actes c'est le désert absolu, le néant. Il suffit de descendre à Marseille pour s'en apercevoir. Le centre ville est tout beau tout neuf. Ils nous ont fait un vieux port de touriste, le mucem et tout le con de Manon ! Si tu fais quelques kilomètres vers les quartiers nord, pas beaucoup hein, à peine quatre ou cinq tu comprends de suite, la différence te saute aux yeux. Des taudis, des bidonvilles, des coupes gorges ou les minots sont devenues des chiens enragés  hors de contrôles ! Ils n'ont plus aucune notion de ce qui est  bien ou  mal.
_Hors de contrôle ? Tout n'est pas parfait mais quand même, le temps ou les zones de "non droit" existaient sont désormais sous contrôle justement. La police rentre partout, alors qu'avant ...
_Oui ils rentrent partout et qu' est ce qu'il font ? Rien ! Moi je te le dit, ils sont en train de devenir fou mais cela ne dérange personne puisque comme le disent si bien les gens, "tant qu'ils se tuent entre eux". Ca veut dire quoi entre eux ? S'il s'agissait d'un de leurs gamins, un neveu, ou le  fils d'un amis, ils leurs diraient la même chose ? Qu'est ce qu'ils croient ? que tous ces minots sont né mauvais ? Je n'y crois pas, on ne nait pas mauvais, on le devient... et l'environnement quoi qu'on en dise y est pour beaucoup.
J'aimerais bien les voir moi ces mêmes donneurs de leçons si leurs enfants avaient grandi au beau milieu de la zone...  pas sur qu'ils  auraient mieux fait que les autres, et certainement que c'est eux qui seraient en deuil à l'heure ou nous parlons !

La ferme de Jeffrey salter

François est tellement convaincu qu'il en devient rouge de colère, il bégaie, il ne tiens plus en place.
_Le plus fou c'est qu'avec le temps l'opinion s'est persuadé de qui sont les gentils et de qui sont les méchants... et plus personne ne cherchent à savoir quelle est l'origine du mal. Les quartiers nord de Marseille zone urbaine la plus pauvre d'Europe, tu trouves ça normale ?
Il répète une deuxième fois en insistant sur chaque syllabe pour que je comprenne bien.
_La plus pauvre d'Europe !

Je suis marseillais et je ne vois franchement pas comment lui donner tord. Mais, car il y a un mais...
_François, le raccourci est un peu facile non ? lui dis je, la famille doit bien avoir une part de responsabilité dans tout cela ? Certains s'en sont très bien sorti, c'est donc qu'il est aussi question de volonté ? Il me coupe.
_Franchement c'est une minorité qui s'en sort. Après il y a aussi un cercle vicieux qui se met en place et pas des moindres. Les exemples de réussites. Les seuls qu'ils ont sous les yeux ce sont ceux des grands frères qui roulent avec des belles voitures grâce à l'argent de la drogue. La famille ? même avec la meilleurs des volonté, au bout d'un moment elle fini toujours par abandonner.

Le constat est amer. Dans la bouche de François il sonne comme une défaite de l'humanité, une résignation convenue... pire encore, une normalité.

Jeffrey y va lui aussi de son analyse sur les états unies. Il en dresse un portrait sombre et inquiétant.
_Chez nous les gens s'entretuent aussi.... Il y a trop d'armes. Et comme cela ne fait pas assez de mort, on va aussi faire la guerre partout sur la planète. Plus un pays est puissant plus il est dangereux pour lui et pour les autres. Nous avons peur de tout et de tout le monde. Nous avons peur de nos semblables, de nos frères.  L'Amérique, le pays ou tout est possible... tellement que nous sommes le pays qui comptons le plus de serial killer, il se tait quelques seconde, avant d'ajouter.
Mais vous au moins vous avez la daube ! Ce qui ne manque pas de nous faire rire.

La ferme de Jeffrey salter

Malgré tout je ne puis m'empêcher de penser à leur sinistre constat. Le progrès, le monde moderne n'est il pas là pour améliorer nos existences ? N'est il pas dans l'ordre des choses d'aller vers l'élévation de notre quotidien ? Comment se fait il que nos anciens qui ont connue la guerre, la faim, la peur, la privation et le froid ne trouvent dans ce qui est sensé être l'ère du renouveau que déclin et frustration ? Le "c'était mieux avant" a le vent en poupe. Bien évidement nous ne manquons de rien. Il est facile de trouver dans un super marché une bonne cinquantaine de paquet de pattes différents, une vingtaine de rouleaux de papiers toilettes. Nous sommes capables d'entrer en contacte avec nos semblables à l'autre bout de la planète en moins d'une seconde. Mais voilà, j'ai comme l'impression qu'il manque quelque chose à certain ... Peut être un peu de partage, de rêve qui soit enfin accessible à tous, quelques kilos de plaisir de vivre. Je divague... mais ce qui est certain c'est que Jeffrey et François n'ont pas l'air de se retrouver dans notre monde actuel.

La ferme de Jeffrey salter

Dernière partie

L'heure tourne et je sens qu'il est temps pour moi de rentrer, sauf que ces messieurs ne le voient pas ainsi.
_Tu ne vas pas partir maintenant, insiste Jeffrey, François va te raconter la lumineuse idée qu'il avait eu à l'époque concernant la gente féminine.
_Oh ça va hein, si je me rappel bien tu ne t'es pas fait prier longtemps,
répond François.
_Ok ok, je vais te raconter my friend, comme si Jeffrey s'apprêtait à prendre un certain plaisir à me raconter le naufrage financier dans le quel les avait poussé François et son "idée lumineuse".
_Notre affaire d'alcool fonctionnait plutôt bien mais Mr Perreti, il prend un air d'intellectuel bourgeois, mettant ces lèvres en "cul de poule" en me désignant François du regard, Monsieur souhaitait élargir ses compétences et disait qu'il fallait passer au stade supérieur.
Les gars avaient certes besoin d'alcool mais également de femmes, et nous allions leurs en fournir. Nous sommes partie à Marseille pour trouver les plus belles filles encore disponible mais une fois de plus le milieu marseillais ne nous a pas facilité la tache. Tout ce que nous avons pu trouvé était comme les avait surnommé François, "les invendus".
A ce moment là, François qui n'en peut plus de se retenir, balance pour mettre fin au suspense et dans un demie éclat de rire :
_Eh ma fois ! Elles avaient "la chtouille" qu'est ce que je pouvais en savoir moi ? J'allais pas faire le ginicologue (il le prononça comme ça) aussi non ?
Nous sommes tous les trois absolument plié en deux. Entre deux éclats de rires François en rajoute encore.
_Les mecs venaient pour se plaindre et exigeaient qu'on les rembourse. Je leurs répondais, je fais pas le SAV les gars. Et puis d'un point de vu commercial ils gardaient un souvenir original de la France. On a dû leurs offrir pas mal de bouteilles pour qu'ils se calment.

Les blagues sur le sujet vont durer un bon moment. D'un niveau littéraire plus que moyen, elles aurons au moins le mérite de prolonger encore un peu ce bon moment. Puis sentant que le moment était celui qui convenait le mieux pour partir, je me lève, attrape ma veste et en tendant la main vers François :
_Allé François, il faut vraiment que je parte.
_Tu repasses quand tu veux hein minot.
_Avec plaisir.

_Ok Jeffrey, cela m'a vraiment fait plaisir de vous rencontrer. Je vous souhaite un bon retour chez vous.... et, et puis bon courage.
Bon courage, qu'a t'il bien pu me passer à l'esprit pour dire cela. Bon courage, quelle nullité. Qu'aurais je du dire ? Rien en fait... Il n'y avait rien à dire.
_Merci photographe, tout le plaisir a été pour moi.

Quelques secondes plus tard me voici dehors, un peu chamboulé par cette journée riche en sentiment et en émotion quand une voix m'interpelle.

_Hey my friend, tu as bien quelques minutes de plus à m'accorder ?!
_Bien sûr Jeffrey,
touché qu'il soit venu à ma rencontre.
Il m'invite à m'assoir prés de lui sur un banc en pierre à quelques mètres de la maison de François. Il sort un cigare qu'il prend le temps de préparer et d'allumer sans mot dire, puis :
_Drôle de journée hein ?
_Oui, qui aurait dit.
_Je tenais à te remercier. Je ne savais pas jusqu' ou allait me mener cette visite. A vrai dire jusqu'au dernier moment je ne savais toujours pas si j'allais aller jusqu'au bout de ma démarche. J'hésitais encore à l'idée de retourner au bar, jusqu'à ce que tu me proposes de m'y emmener. Pas certain que j'y sois retourné tout seul. Merci encore. Cela ne semble peut être rien mais je suis en train de vivre un épisode de ma vie très important... ou chaque seconde revêt désormais une importance capitale, et aujourd'hui tu as contribué à ce que la fin de ...
il hésite quelques secondes et ajoute, de mon histoire prenne le bon chemin.
_ C'est vraiment gentil Jeffrey, mais il n'y pas de quoi. J'ai appris beaucoup de chose aujourd'hui ...
_Alors tant mieux.
Il se tu un moment avant de reprendre.
_Je dois bien reconnaitre que ma vie n'a pas toujours été aussi plaisante que je l'aurais souhaité. Beaucoup d'acte manqué, de faut départ, de mauvais choix et de mauvaise rencontre. 
_Vous dites ça parce que vous êtes encore sous le coup de l'émotion de cette journée. Tout n'a pas du être si noir que ça. Non? Et puis il ne faut jamais rien regretter...
il me coupe.
_Oh que si my friend, je regrette. Je fini ma vie tout seul. Etre seul ne veut pas dire vivre son quotidien tout seul, manger tout seul ou passer les moments de sa vie les plus important tout seul. Non, ça on fini par si habituer. Le mal est bien plus profond que cela. Ne rien pouvoir transmettre, ne rien pouvoir laisser. Pas de descendance, plus personne pour perpétuer le nom  que mon père m'a légué. Il faudra bien que je lui fournisse quelques explications ... bientôt.
_Vous en avez pour combien de temps Jeffrey ?
_Je ne sais pas. J'ai demandé au doc de ne pas me dire. Quelques mois, pas plus.

La ferme de Jeffrey salter

J'ai beau essayer de relativiser, de dédramatiser le sinistre bilan de Jeffrey mais, effroyable est le seul mot qui me vient. Me mettre à sa place quelques minutes m'envahi d'un sentiment très désagréable. Celui de ne pouvoir crier au secours, par peur que personne ne vienne. Celui d'une chute vertigineuse dans le noir d'un puit et ne jamais en toucher le fond. La vie de Jeffrey s'apparente à un sable mouvant dans lequel son seul point cardinal fut une bouteille de whisky. Ni plus ni moins.

_Pour quelle raison n'avez vous pas refait votre vie ?
_Une famille ? des enfants ? J'ai bien essayé, sans jamais y parvenir. La plupart des gars y sont arrivé pas moi. Pour la bonne et simple raison que pendant trop longtemps j'ai perdu foi en l'humanité. Pendant cette maudite guerre j'ai vu ce que l'homme était capable de faire. J'ai vu le mal dans ses yeux. J'en ai 
même vu certain y prendre plaisir. Je l'ai tellement vu que j'en ai perdu une totale confiance en lui. Des enfants ? J'aurais l'impression d'en faire des cibles vivantes. De les offrir en pâture.
Tu imagines si un de mes garçons devait lui aussi partir à la guerre ? L'Irak ou je ne sais quoi ? Comme ça a été le cas pour la plupart des vétérans avec qui j'ai encore un peu de contact ? Ils en sont fiers. Ils perpétuent la tradition : militaire de père en fils. Aujourd'hui ce sont leurs gamins qui n'arrivent plus à dormir la nuit. Moi je ne l'aurais pas supporté.
_C'est vrai que tout cela est bien sinistre. Mais vous avez quand même des amis, des gens a qui vous tenez et vous apprécie ?

_Oui quelques amis, des relations de longues dates. Pour un barbecue c'est très bien mais ça s'arrête là. Un ami pour la vie, un frère, je n'en ai qu'un et il est là. Il fait un signe de la tête pour m'indiquer la direction de la maison de François. Il n'y a qu'ici et avec lui que je me suis senti vivant... et utile. D'ailleurs depuis mon retour il y a quelques jours, je revis. Il pouffa de rire, ce genre de rire forcé que l'on fait en se moquant.
_Se sentir revivre au moment ou je m'apprête à passer l'arme à gauche... si j'avais su je serais revenu plus tôt. Du coup j'ai décidé de plus repartir.
_Cela ne vous fais rien d'être enterré aussi loin de chez vous ?
_Chez moi ? c'est une notion avec la quelle j'ai toujours eu un peu de mal. Ce n'est que mon avis, mais je suis convaincu que ce n'est pas la terre ni le nom d'un pays inscrit sur une carte d'identité qui me fait appartenir ou pas à un pays. Ce sont les liens que l'on tisse avec les gens que l'on aime qui me font sentir chez moi.
François est devenu un frère, il m'a sauvé la vie plus d'une fois. Venir mourir là ou je me suis senti le plus vivant me parait le plus logique, et puis je sais que François s'occupera de tout.

Je ne suis pas forcément d'accord avec lui, mais le moment me semble mal choisi pour débattre sur le sujet. Puis arrive le moment que je redoutais, comment dire au revoir à quelqu'un qui va mourir ?

_Tu es croyant Renaud ?
_Oui.
_Alors je passerais le bonjour à ton grand père.
Allé file, on doit t'attendre.

Je n'ai plus revu Jeffrey. Je pensais avoir un peu de temps, mais ce que le hasard de la vie a mis sur ma route ce jour là, elle l'a repris un mois plus tard, le jour ou Jeffrey s'est éteind. Il est parti le coeur léger, ivre d'une bouteille de son breuvage favori :  The Irishman Single malt de dix ans d'age, qu'il  partagea avec François au cour d'une longue nuit, de laquelle il ne se réveilla pas.

FIN.

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Martin 02/02/2017 19:08

Bonjour et bravo pour ton blog
Je souhaiterai trouver des partenaires d'explorations dans la région Marseillaise, n'hesitez pas a me contacter si cela vous intéresse. Martin Bosch

Rach 19/01/2017 21:07

Merci Renaud et bravo. J'attends ton prochain spot avec impatience

Renaud 20/01/2017 11:59

C'est moi qui te remercie Rach, et milles fois même.